Guinée : Doumbouya, candidat présidentiel
Le général Mamadi Doumbouya, qui a pris le pouvoir par un coup d’État en septembre 2021 en renversant Alpha Condé, s’est présenté à l’élection présidentielle guinéenne le samedi 28 décembre, face à huit autres candidats. Ce revirement est d’autant plus frappant qu’en novembre 2021, il avait affirmé lors d’une interview avec le journaliste Alain Foka que ni lui ni aucun membre de la transition ne se porterait candidat à quelque élection que ce soit.
À l’époque, le chef de la junte militaire s’était engagé à organiser les scrutins de manière progressive, en commençant par les élections communales, suivies des législatives, puis de la présidentielle. Ces promesses n’ont pas été tenues : les élections locales et législatives prévues n’ont jamais eu lieu. À la place, un double scrutin combinant présidentielle et législatives s’est déroulé samedi dernier, tandis que les élections communales ont été reportées à une date indéterminée.
L’inclusivité politique annoncée par Doumbouya s’est également révélée illusoire. Les opposants qui ont refusé de boycotter le scrutin ont été systématiquement écartés de la compétition électorale, selon l’émission « Décrypter l’Afrique » de Vox Africa diffusée le 30 décembre 2025.
Des comparaisons régionales inquiétantes
Pour le journaliste indépendant Franck Toti, le cas guinéen rappelle celui du Gabon. Il estime que Doumbouya suit l’exemple du dirigeant gabonais Oligui Nguema, tous deux bénéficiant du soutien d’Alassane Ouattara. Selon lui, la situation illustre une nouvelle forme de rivalité géopolitique opposant les putschistes perçus comme proches de la Russie et ceux considérés comme alignés sur les intérêts occidentaux et français via Abidjan.
L’analyste politique Roland Kouakou emploie le terme de « blanchiment de pouvoir » pour décrire ce processus désormais courant : une prise de pouvoir illégitime suivie d’élections organisées après avoir éliminé les adversaires potentiels, dans le but d’acquérir une façade de légalité.
Un parcours controversé
Le journaliste Théophile Kouamouo établit des parallèles entre Doumbouya et des figures autoritaires historiques comme Eyadéma et Bokassa. Il attire l’attention sur la trajectoire particulière du dirigeant guinéen, originaire de Kankan où il est né dans une famille aux moyens limités.
Dans les années 1990, Doumbouya a quitté son pays pour l’Europe, transitant par les Pays-Bas et le Royaume-Uni avant de s’installer en France où il a rejoint la Légion étrangère. Son service l’a mené sur plusieurs théâtres d’opérations extérieures, notamment en Afghanistan, à Chypre, en Côte d’Ivoire et à Djibouti.
Kouamouo souligne que Doumbouya a combattu pour la France, y compris dans des contextes néocoloniaux comme en Côte d’Ivoire. Son retour en Guinée en 2010 n’était pas motivé par un élan patriotique mais par la non-reconduction de son contrat avec la Légion étrangère. En 2011, il a épousé Lauriane Darbo, une gendarme française rencontrée durant son service. En 2018, Alpha Condé l’a nommé à la tête des forces spéciales guinéennes, avant d’être lui-même renversé par son protégé trois ans plus tard.
Un scrutin contesté
Franck Toti remet en question la crédibilité du processus électoral. Il s’interroge sur la cohérence d’un scrutin affichant un taux de participation de 85% alors que les principales figures politiques ont appelé au boycott et que des leaders charismatiques influents ont été exclus de la course par divers stratagèmes.
Le journaliste y voit une opération de façade orchestrée par les soutiens de Doumbouya pour lui conférer une légitimité artificielle. Il exprime de vives inquiétudes pour l’avenir de la Guinée dans les années à venir.
Une organisation régionale critiquée
La CEDEAO, qui avait suspendu la Guinée après le putsch de 2021 avant de lever rapidement ses sanctions, est accusée d’appliquer deux poids deux mesures. Franck Toti la compare à « une forme de parrain de la mafia des présidents », prédisant qu’elle félicitera Doumbouya après sa victoire et l’intégrera au « syndicat des chefs d’État africain » sous la protection d’Alassane Ouattara.
Roland Kouakou observe que l’organisation régionale, bien qu’elle se déclare opposée aux coups d’État, manifeste une complaisance particulière envers certains putschistes comme Doumbouya et Oligui, ce dernier ayant été reçu par plusieurs dirigeants de la sous-région.
Une répression déjà en marche
Les intervenants alertent sur la situation des droits humains en Guinée. Selon Roland Kouakou, plusieurs journalistes ont disparu ou ont été arrêtés sans avoir été retrouvés. Les déplacements de Doumbouya, entouré d’une importante escorte militaire, donnent l’impression d’un dirigeant inquiet pour sa sécurité.
Théophile Kouamouo se montre préoccupé par le profil du nouveau président. Il révèle, citant le journaliste d’investigation Thomas Dietrich, que Doumbouya et son épouse construisent leur résidence dans une ferme rachetée dans la campagne française, symbole d’un ancrage durable dans l’ancienne puissance coloniale.
Pour Franck Toti, la conclusion est amère : après des décennies de souffrance, le retour à une situation rappelant l’ère post-indépendance avec Doumbouya représente un échec déplorable pour le peuple guinéen.

